Ce que beaucoup de scientifiques ont supposé depuis
longtemps s’est enfin avéré probable : le
régolite
lunaire au fond des cratères des régions polaires
contiendrait de l’eau et, suivant les premières estimations,
même en quantité considérable. Ce résultat
de la mission Lunar
Prospector a été révélé par la
NASA le 5 mars 1998, deux mois après le lancement de la petite
sonde destinée à la recherche de glace d’eau dans le
sol de notre satellite. Bien que, faute de moyens, l’information
n’ait pas encore pu être vérifiée, Alan Binder et
William Feldman, des scientifiques attachés au Space Studies
Institute (SSI) de Princeton, New Jersey, et au Los Alamos National
Laboratory, des organismes associés à la NASA, ont
déjà calculé qu’une analyse plus poussée
aboutirait probablement à une quantité d’entre 10 et
300 millions de tonnes d’eau. Même si on ne part que d’un
effectif moyen de seulement 33 millions de tonnes - sous condition
qu’on arriverait à l’extraire du régolite -, il serait
encore suffisant pour approvisionner jusqu’à 2000 personnes
dans l’espace de presque un siècle. Les scientifiques qui font
partie de l’équipe ayant conçu le projet tablent leur
théorie sur le fait que le spectromètre employé
pour obtenir ce résultat impressionnant réagit sur les
atomes logés à jusqu’à 0,5 mètres de
profondeur, et que le terrain contenant l’eau devrait
s’étendre sur 10.000 à 50.000 kilomètres
carrés autour du pôle nord et sur 5.000 à 20.000
kilomètres carrés à l’extrême sud du
satellite.
Lunar Prospector n’est pas la première mission à
évoquer l’espoir de découvrir de l’eau lunaire.
Déjà en 1994, le radar d’une autre sonde, Clementine,
mise en orbite autour
de notre satellite par le ministère de la défense des
Etats-Unis, a capté des signaux indiquant l’existence de glace
d’eau au fond des cratères ombragés du pôle sud.
Ces résultats ont été confirmés par des
études entreprises avec le radiotélescope d’Arecibo,
près de Porto Rico, situé à 130 mètres
au-dessus du sol. Mais aucune analyse ne pouvait donner la certitude
: les messages captés en orbite étaient trop
isolés pour porter affirmation, les recherches à partir
du sol sont troublées par l’existence de
l’hydrogène
dans l’atmosphère terrestre et l’espace
interplanétaire. Les aspirations se dirigeaient donc vers
Lunar Prospector.
Bien que, à première vue, les nouveaux résultats
paraissent sensationnels, la question de l’exploitation de ce
trésor lunaire est loin d’être résolue.
Même si, principalement, l’information s’avérait
correcte, le liquide précieux reste renfermé dans le
régolite au fond des cratères, en forme de cristaux de
glace en très petite concentration.
Mais, de toute manière, quelques voix s’élèvent
déjà pour protester contre l’optimisme selon eux
précoce. Elles rappellent que les atomes
détectés par Lunar Prospector auraient pu être
amenés par le vent
solaire et déposés sur la Lune pour, vu les
températures plus basses qu’ailleurs, être
conservés au fond des cratères polaires, constamment
ombragés. Dans ce cas, il ne s’agirait pas de glace d’eau,
mais d’atomes d’hydrogène isolés.
Pour le moment, les moyens employés par Lunar Prospector ne
sont effectivement pas suffisants pour arbitrer ce différend
scientifique. La sonde est équipée d’un
spectromètre spécialisé dans l’analyse de
neutrons. Ejectés au moment d’une collision de rayons
cosmiques avec des atomes à l’intérieur du sol lunaire,
ces neutrons portent une information sur la nature des atomes. Le
choc de leur libération par collision “pousse” les neutrons
à s’échapper à grande vitesse. La plupart de ces
neutrons rapides se perdent dans l’espace, d’autres se heurtent
contre des atomes qu’ils rencontrent sur leur chemin, mais rien
n’arrive à modérer leur élan. Pour les freiner,
il faudrait l’intervention d’un matériau ralentisseur, avec la
propriété de disposer d’une masse correspondant
à la leur. Un tel matériau existe : le noyau d’un atome
d’hydrogène. Un neutron qui tombe donc sur un atome
d’hydrogène ralentit et se transforme en neutron “froid”. Le
spectromètre n’a plus qu’à capter les neutrons
éjectés et à mesurer s’il s’agit de neutrons
rapides - qui s’échappent sans avoir rencontré de
l’hydrogène - ou de neutrons froids, ralentis, porteurs du
message de l’existence de l’hydrogène. La relation entre le
nombre de neutrons lents et rapides peut donner une indication sur la
quantité des atomes d’hydrogène dans le sol
ciblé par l’expérience.
Toutefois, cette technique ne sert évidemment pas à
distinguer entre un atome d’hydrogène enfermé dans une
molécule d’eau et un atome isolé, amené par le
vent solaire. La seule possibilité pour vérifier les
faits - sur ce point, les scientifiques sont unanimes - serait une
nouvelle mission qui aurait pour but d'évaluer la quantité
d’eau non au moyen d’une sonde en orbite autour du satellite, mais
directement sur la surface lunaire. Un premier projet de cette nature
est actuellement envisagé par l’Agence spatiale
européenne : la mission “Euromoon” prévoit
l’installation d’un petit module qui ne devrait peser plus de 40 kg
près d’un cratère de la région sud, nommé
Shackleton.
