Les merveilles du ciel nocturne :
Le Sagittaire, ce coin qui cache le centre de la Galaxie
Personne ne le voit, mais probablement, il est là : le trou noir au centre de la
Voie lactée. Tout tourne autour de lui, les étoiles, les
planètes et leur lunes, les comètes et
astéroïdes, bref, tous ces corps petits et grands dont les astronomes nous parlent. Et notre
galaxie entière, avec ses millions de Soleils et toutes ses planètes connues et inconnues, n’est qu’un petit objet parmi beaucoup de petits objets, eux aussi des galaxies, qui s’associent pour former un groupe, notre
Groupe local. Cet amas de galaxies tourne également autour d’un centre qui ramasse et rayonne les forces, toujours selon la fameuse conception de la
gravitation et de l’
attraction réciproque. Prenons ensuite un tas de tels amas, chacun insignifiant en soi, vu à l’échelle de l’ensemble. Tous ces amas se réunissent de nouveau, un
superamas est né, notre Superamas local où, encore une fois, tout le monde s’est mis d’accord pour tournailler autour d’un centre, l’
amas de la Vierge. Dans son large coeur, trois galaxies monstres règnent sur leur univers : certainement un monde immense, mais sans importance face à son centre - chacun des trois monstres est vingt fois plus grand que notre Voie lactée chérie...
Et si on revenait à ce point minuscule, quasi invisible qui est notre bonne vieille
Terre sur la carte de l’Univers ? Oublions un peu les amas et superamas et retournons à notre propre galaxie qui, toute seule, paraît déjà assez étrange et fascinante. Bien que nous ayons certainement jamais la chance de scruter son centre de nos propres yeux, le regard peut se promener dans sa région et nous faire rêver de ses millions de lumières. C’est dans la constellation du Sagittaire qu’il se cache, au beau milieu - on s’en doute - de la Voie lactée.
Cependant, cette fois-ci, le terme de “Voie lactée” ne désigne pas notre galaxie entière, mais la bande blanche qui ceinture le ciel comme une autoroute céleste. Son trajet est si dense que les véhicules semblent s’y toucher, les phares allumés, et tout se confond en une chaîne lumineuse. La réalité, toutefois, est peut-être encore plus belle que le rêve. C’est qu’en vérité, cette bande scintillant n’est rien de moindre que le disque de notre galaxie, son noyau vu par la tranche, où se réunissent la plupart de nos étoiles et
amas d’étoiles qui, de leur part, cachent d’autres mondes inconnus.
A cette époque de l’année, on n’a pas besoin de veiller tard pour surprendre le Sagittaire au ciel. Déjà peu après le coucher du
Soleil, nous n’aurons que lever les yeux vers la fameuse bande blanche où, juste au-dessus de nos têtes, trône le Cygne avec sa grosse Deneb bien visible (
magnitude 1,2) qui, d’ailleurs, n’arrête pas à flirter avec notre propre Soleil. Et avec succès, car notre étoile du jour semble bien attirée par cette “queue” d’oiseau qui, en même temps, joue aussi le rôle du sommet de la Croix du Nord, l’autre nom du Cygne. De toute manière, son attirance est si grande que notre
Système solaire entier s’y précipite à 250 kilomètres par seconde.
Mais laissons le Cygne et prenons plutôt l’”autoroute” vers le
Sud. Après quelques rencontres un peu moins brillantes, nous
tombons sur l’autre oiseau de la Voie lactée, l’Aigle et son Al-
taïr encore plus claire que Deneb (magnitude 0,8). Avec sa lu-
mière blanchâtre, l’étoile garde le bord est de la bande céleste,
éclipsant les autres astres autour d’elle.
Encore un peu plus loin, toujours en direction Sud, au même
bord de l’autoroute, on ne peut pas le rater : Sagittaire, la pa-
trie du centre de la Galaxie. Mais ici, attention, la voie est cou-
pée par une autre. C’est que notre constellation habite juste
sur l’
écliptique, la trajectoire que prend le Soleil sur son chemin
“autour” de notre Terre. C’est au moins l’impression qu’il nous
donne à nous, observateurs cloués au sol. En vérité, il s’agit
bien sûr de notre propre chemin autour de l’astre du jour... si
on lève les yeux, toutefois, on aurait bien le sentiment...
Comme le Sagittaire loge sur l’écliptique, il fait évidemment aussi partie des constellations du
zodiaque, de ces signes qui, une fois l’année, reçoivent le Soleil chez eux. Pour Sagittaire, c’est bientôt l’heure - la prochaine visite est annoncée pour décembre.
Dans cette région, les nébuleuses et
amas globulaires se bousculent à tel point qu’on aurait vite le pressentiment qu’un jour, l’un avalerait l’autre. Et ce n’est pas tout à fait faux.-
Il y a quatre ans, trois chercheurs anglais se sont mis à examiner de près le coin du Sagittaire. Leur ambition n’allait pas jusqu’à pénétrer au centre de la Galaxie, mais ils avaient grande envie de percer quelques-uns des secrets de ces milliers d’étoiles de son noyau et - qui sait ? - d’avancer peut-être aussi d’un pas dans la connaissance du destin des galaxies.
D’abord, rien de bien émouvant. Des étoiles en mouvement vers la droite, la gauche, dans toutes les directions, toutefois, aucune ne semblait avoir des caprices. La routine pure jusqu’à ce que... on tombe sur quelques astres beaucoup plus mornes que les autres, mais - qui partaient en voyage. Un voyage bien particulier : en moyenne, ils s’éloignaient à 140 kilomètres par seconde de la Terre.
Des étoiles au bon milieu de la Galaxie qui s’éloignent à une telle vitesse, cela paraît peu ordinaire. Finalement, c’était l’éclat d’une dizaine de fois moins fort que celui des autres occupants de la zone qui a mis les chercheurs sur la bonne voie. Car moins de brillance signifie en général plus de distance. Ces étoiles au comportement étrange nichaient donc beaucoup plus loin de nous que celles qu’on avait prises pour leurs voisines. Sans doute, les Anglais n’étaient donc pas tombés sur des habitantes inquiétantes du centre de notre Voie lactée, mais sur une autre galaxie. - En principe, apercevoir une autre galaxie n’est pas bien dramatique aux yeux d’un astronome. Dans ce cas, toutefois, on avait affaire à une inconnue, bien cachée jusqu’à ce jour dans la foule des citoyennes du disque, dont la luminosité ne permettait de voir qu’elles. La découverte n’était donc que pur hasard ou, plutôt, n’aurait pas eu lieu sans l’idée de mesurer les déplacements des étoiles de la région.
Mais quelle découverte ! D’abord, elle prive nos vieilles compagnes, les Nuages de Magellan, de leur titre des galaxies les plus proches de la nôtre. La nouvelle venue au jardin des nébuleuses n’a été prise qu’à 52.000
années-lumière du disque de la Voie lactée - donc à quelque 77.000 années-lumière de la Terre. Pour rendre visite aux Nuages de Magellan, par contre, il faut faire dans des 154.000 années-lumière pour le Grand et 205.000 années-lumière pour le Petit Nuage.
Sa proximité à part, cette amie de fraîche date - entre-temps baptisée la “galaxie naine du Sagittaire” - fait un dixième membre bien convenable dans le club des petites copines de la Galaxie. Au moins à première vue. Tout comme, par exemple, les nébuleuses du Dragon, de la Petite et de la Grande Ourse ou les deux locataires du Lion, elle n’a que peu de masse - peut-être un millième de celle de la Voie lactée. Sa forme est sphéroïdale, c’est-à-dire qu’elle ressemble plutôt à un ballon de rugby : pas trop large, mais assez long (22 degrés de long sur 8 degrés de large). Quant à la consistance, elle n’est pas trop compacte, et sa silhouette paraît assez diffuse. Jusqu’ici, rien de spécial.
Toutefois, il y a encore un autre titre que la petite enlève aux Nuages de Magellan. C’est que les astronomes ont - bon gré mal gré - accepté l’idée qu’un jour, notre Voie lactée entrera en collision avec ses deux copines. A ce moment, l’une avalera l’autre. Comme les Nuages ne disposent respectivement que du vingtième et du centième de notre propre masse, nous serions probablement les plus forts. Mais si on pense à ces milliards d’étoiles débordant d’énergie, on peut imaginer que le choc ne passera pas inaperçu. L’Univers, de toute façon, en parlera encore pour longtemps.
Il est vrai, ce cas de cannibalisme entre deux galaxies ne sera
pas le premier. Depuis quelques années, les spécialistes sont
persuadés que même notre chère Voie lactée aurait déjà cro-
qué plusieurs de ses copines. Mais, du point de vue humain,
cela fait si longtemps... Et c’est pareil pour les Nuages de
Magellan : bien qu’ils soient les prochains inscrits sur le
menu, la première bouchée ne sera avalée que dans des
milliards d’années...
Pour la naine du Sagittaire, c’est par contre autre chose.
Elle aussi se heurtera en plein fouet contre notre galaxie qui
n’en fera qu’une bouchée. Mais quelle bouchée spectacu-
laire ! - Car si les chercheurs anglais ont constaté que, pour le moment, elle s’éloigne de notre Système solaire, ils ont aussi découvert qu’elle n’a pas l’intention de partir pour autant. Au contraire, quoique ignorée jusqu’à ce jour, elle tourne autour de notre galaxie depuis longtemps. Et, toujours à cause de l’inévitable
loi de la gravitation, ses cercles deviennent de plus en plus étroits, son
orbite se rapproche de plus en plus de la Galaxie... jusqu’à ce qu’un jour, elle ait entamé son dernier tour qui, inévitablement, s’arrêtera dans le coeur de la Voie lactée. Ce moment, toutefois, est proche - à l’échelle astronomique, bien sûr. C’est que la naine du Sagittaire n’a encore qu’à peine un seul milliard d’années avant de disparaître dans le ventre de sa grosse copine.
© Anaconda-//, 1998/99
Photo : Nébuleuse du Sagittaire
Anglo-Australian Telescope Board
© David Malin
Photo : Une des étoiles les plus bril-
lantes de la Voie lactée, cachée dans
le coeur de la Galaxie
© Don F. Figer (UCLA) et NASA
Photo : La région du Sagittaire
© Hubble Heritage Team
(AURA/STScI/NASA