Le thème actuel
D’abord, il y a quatre ans de construction, une douzaine d’instruments scientifiques, deux tonnes de technologie, quelque quatre millions de francs d’investissement... Puis, la découverte de rivières de plasma qui coulent sous la superficie de notre étoile du jour, l’observation d’éruptions, de tempêtes magnétiques, de tornades, de séismes à l’intérieur du Soleil, et, même, les images de deux comètes dont la vie s’achève dans le brasier.
Et un jour, plus rien. Une petite erreur de manipulation, et tout semble perdu. Mais finalement, la chance et la technologie s’associent...
Le sauvetage de Soho
Jeudi, 14 mars 1996. Le monde scientifique pousse des cris de joie : victoire. Pour la première fois, Soho, l’enfant prodige de la collaboration entre l’ESA et la NASA, a ouvert ses yeux délicats.
Deux ans plus tard, en avril 1998, le bébé était devenu adulte. L’enfant sur lequel reposaient tant d’espoirs s’était transformé en un homme dont ses pères pouvaient être fiers. Ainsi, la décision qui, ce jour-là, était à prendre correspondait tout à fait à ce merveilleux succès qu’on avait atteint : au lieu de le rappeler au foyer - c’est-à-dire de couper court à toute communication et de l’abandonner à son sort comme, initialement, il a été prévu - on a prolongé son contrat jusqu’à 2003.
La fête a encore duré deux mois. Jusqu’à ce que, le 25 juin 1998, l’ESA reçoive un coup de fil fatal : Soho était perdu. L’équipe américaine avait perdu le contact. L’enfant prodige était mort.
Mais que s’était-il passé ? Et, surtout, qui était cet “enfant” si extraordinaire ?
Que Soho a-t-il de si extraordinaire ?
A première vue, une mission parmi beaucoup d’autres. Regardé de près, un des projets les plus ambitieux qui ont jamais été réalisés. C’est qu’il ne s’agit pas d’un simple observatoire du
Soleil : Soho est le premier observatoire qui travaille 24 heures sur 24, dont la vue n’est jamais troublée ni par l’atmosphère, ni par
l’itinéraire lunaire et ses tours de cache-cache qu’il joue à notre astre du jour, ni par la
rotation terrestre - chez Soho, il fait jour en permanence.
Le parking où est garé le satellite qui héberge l’observatoire est connu depuis le XVIIIème siècle. A cette époque, le mathématicien français Joseph Louis de Lagrange a réfléchi sur la
gravitation. Deux astres dont l’un tourne autour de l’autre disposent évidemment chacun d’une certaine
force d’attraction plus ou moins intense. Mais peu importe l’intensité - les deux forces agissent toujours au sens opposé. C’est pourquoi, quelque part, il devrait logiquement se trouver un point où les deux forces sont en équilibre.
Au lieu de se contenter de cette idée, Lagrange s’est donc mis à appliquer sa théorie au cas de notre
planète et son étoile. Le résultat : cinq points où, effectivement, les
forces de marée de la
Terre et du Soleil s’équilibrent. Ensuite, il est allé encore plus loin. Il a calculé que ces deux forces en équilibre sont capables de maintenir entre eux un troisième objet plus petit qui, de cette façon, pourrait tranquillement se reposer entre ses deux gardes de corps puissants, sans danger de se perdre dans l’espace.
Chez les scientifiques, ces calculs ont fait un malheur. En l’honneur du mathématicien, les nouvelles coordonnées ont été baptisées
“points de Lagrange”. Et puis, la découverte a été employée en pratique : d’abord, en 1978, on en a profité pour “ancrer” au point de Lagrange L1 la sonde Isee, et maintenant l’observatoire Soho.
Ainsi, Soho a été “fixé” sur l’axe Terre-Soleil, face à l’étoile du jour, à un million et demi de kilomètres de notre vieille planète. Et avec lui, douze instruments perfectionnés, prêts à nous communiquer tout ce qu’ils aperçoivent.
Et pour communiquer, ils communiquent. Plus de cent mille images ont été transmises déjà au cours des premiers sept mois. La capacité de Soho va jusqu’à un cliché par minute. Des clichés dont les experts ont tiré des conclusions plus que satisfaisantes...
... et tout marche comme sur des roulettes
En vérité, Soho n’est pas vraiment “ancré” à son point L1. Au contraire, il bouge tant que bougent tous les objets célestes. Ce n’est que notre perspective terrestre qui donne l’impression qu’il se tient à un endroit fixe entre notre planète et le Soleil. Dans l’espace, pour ne pas perdre le contact avec une certaine coordonnée, il n’y a pas d’autre possibilité que de tourner autour d’elle. Ainsi, au lieu de se tenir tranquille, Soho
orbite dans la limite d’une espèce de “plan d’attraction” elliptique, à entre 200.000 et 600.000 kilomètres de son fameux centre, le point L1.
Les limites de ce plan sont en principe déterminées par les forces de marées des deux anges gardiens du satellite. Mais, comme pratiquement toujours lorsqu’il est question d’objets qui tournaillent autour d’eux-mêmes ou autour d’autres, ces forces ne sont pas tout à fait stables. Sous conditions normales, une telle instabilité ne suffirait pas pour que notre station d’observation garée à la merci de la gravitation soit “lâchée”. Mais elle arrive quand même à perturber sa trajectoire et à menacer le fonctionnement parfait de la mission.
Les scientifiques, bien entendu, ont trouvé le remède. Au lieu de livrer leur bébé entièrement aux caprices gravitationnels de notre planète et son étoile, ils l’ont équipé d’un moteur assez puissant pour lui donner la chance d’échapper de temps en temps à ses bonnes d’enfants. Environ toutes les huit semaines, des “pilotes” sur Terre se mettent donc au “volant” du satellite pour corriger son parcours. Rien ne paraît plus simple.
Cependant, avec un moteur, il se posait automatiquement le problème du poids : qui dit moteur, dit carburant. Mais trop de carburant pèse lourd et rend incapable de manoeuvrer - tandis qu’avec trop peu, la possibilité de manoeuvrer n’est plus assurée... Tout était donc une question de bien calculer et finalement, il a été décidé que Soho embarquerait 240 kg d’hydrazine, le carburant le plus approprié.
Et comme tous les calculs relatifs à cette mission, ils étaient bons. Aussi grâce à la mise en orbite si précise que, au début, une correction minime était suffisante pour que la station prenne le bon chemin. Cette énorme précision - sur laquelle les experts eux-mêmes n’auraient pas osé compter - a économisé tant de carburant que, théoriquement, plus rien n’aurait empêché Soho de rester sur son orbite pendant vingt ans.
Théoriquement. Parce que justement une de ces manoeuvres dirigées par une équipe sur Terre a failli assassiner l’enfant adoré.
Le jour tragique
Qui aurait imaginé, ce 25 juin dernier, qu’un tel drame allait se produire ! Personne n’aurait eu l’idée de se faire du souci. L’opération de maintenance programmée pour ce jour avait l’air tout à fait ordinaire...
Et puis, la catastrophe était arrivée. Bien que, d’abord, la manoeuvre se fût déroulée normalement. Mais soudain, d’une seconde à l’autre, Soho n’avait plus répondu. Pas le moindre signe de vie. Si on voulait ou pas, finalement il ne restait qu’à se rendre à l’évidence : le contact était coupé.
Toute cette technologie géniale qui, jusqu’à cet instant, avait rempli sa tâche sans la moindre faute, serait-elle vraiment tombée en panne ? Les experts ne voulaient pas y croire. Une erreur humaine, par contre, leur semblait beaucoup plus logique. Et, effectivement, ce n’était même pas une “bavure” isolée, mais toute une série d’erreurs qui avaient mené à la catastrophe. Toutefois, le fait que le satellite ne les avait pas déçu, que, probablement, il travaillait toujours comme il fallait, n’arrivait pas à consoler les astronomes. Plus de contact, cela signifiait que la station entière, avec tous ses instruments et les observations irremplaçables, était perdue pour toujours. Terminé la moisson d’images d’un Soleil qui n’avait pas encore révélé tous ses secrets.
La première réflexion a évidemment été consacrée à un remplaçant éventuel du satellite. Si on avait pu envoyer une autre station à la place de Soho, on aurait peut-être limité les dégâts. Pour un moment, les techniciens ont pensé à Trace, un satellite lancé le 2 avril, destiné à compléter les observations obtenues par Soho. Ne pouvait-on pas trouver une possibilité pour qu’il ne complète pas seulement le travail de son grand frère, mais qu’il le remplace pour de bon ? - Cependant, de telles idées ont vite été abandonnées. C’est que les talents de Trace se concentrent exclusivement sur son télescope de 30 cm avec un système d’optique active de très grande précision, idéal pour observer l’activité de l’
atmosphère solaire. Grâce à sa capacité - plus spécialisée encore que celle de Soho - d’espionner l’échange d’énergie entre la photosphère, la “surface” de notre étoile, et son atmosphère, on avait espéré de trouver enfin une solution à l'énigme qui tracasse les experts depuis qu’existe l’
astronomie solaire : pourquoi la température de l’atmosphère est-elle de presque un million et demi de degrés plus élevée que celle de la surface ?
Après quelques révélations très prometteuses faites par Soho, on avait pour la première fois eu l’impression de s’avancer vers une réponse. Mais maintenant, sans la station et les capacités de ses instruments puissants, les chances se perdaient de nouveau. Il est vrai que Trace, une fois opérationnel, livrera lui aussi des renseignements précieux. Toutefois, son optique spécialisée ne pourra qu’apporter des informations supplémentaires à celles que Soho avait juste commencé à procurer si généreusement.
Tous les efforts se concentraient alors au sauvetage de l’enfant perdu. Chacun savait que les démarches de récupération qu’on avait entamées immédiatement étaient plutôt des tentatives désespérées et qu’il n’y avait que peu de chance de réussir. Mais personne n’était prêt à renoncer.
Le sauvetage
Un mois plus tard, l’acharnement infatigable des techniciens semblait enfin être récompensé par un premier petit succès. On avait eu l’idée de brancher l’immense radiotélescope d’Arecibo, à Porto Rico, qui - grâce à la plate-forme mobile sur laquelle il est installé - peut surveiller une zone de 20 degrés, avec un puissant système de radar californien. Ici, le 23 juillet, les astronomes ont enfin capté quelques signaux indubitablement émis par Soho. Quoique faible, le message était suffisamment clair pour que la station perdue puisse être localisée. Et, mieux encore, elle était toujours en rotation autour de son propre axe. - Mais le rythme de ses mouvements était si réduit qu’il faisait peur aux experts.
D’un côté, tout le monde était donc soulagé que la station n’était pas définitivement perdue dans l’immensité de l’espace. Tant qu’il y avait encore un signal, on pouvait garder l’espoir de la récupérer. Maintenant, toutefois, un autre souci avait pris le dessus. C’est que même si le satellite pouvait être sauvé, il n’était plus sûr qu’il soit toujours en mesure de reprendre son travail. Ses instruments extrêmement sensibles avaient besoin d’être constamment alimentés en énergie fournie, sous conditions normales, par de grands panneaux solaires. Mais dès que ces panneaux ne seraient plus dirigés dans le bon sens, quelques instruments couraient le risque d’une suralimentation en électricité, d’autres celui d’une carence dangereuse. A ce problème s’ajoutait encore la rotation trop lente. Au rythme actuel, une moitié des instruments étaient en péril d’être grillés sous la chaleur du Soleil, la deuxième, presque toujours à l’ombre, de souffrir du froid. Le système entier était donc sous la menace d’être endommagé.
L’ange de la gravitation n’avait pourtant pas abandonné le satellite. Car Soho ne continuait pas seulement de tournailler - doucement, mais en permanence - autour de lui-même, il était aussi encore en orbite autour de notre étoile. Et en poursuivant cette trajectoire, sa position relative au Soleil se modifiait petit à petit, jusqu’à ce qu’un jour, les panneaux solaires aient réussi à trouver une position beaucoup plus avantageuse qu’auparavant. C’est pourquoi, le 3 août, après avoir repris des forces, la station a recommencé à émettre des signaux - toujours très faibles, mais encourageants... De toute façon, Soho était vivant.
L’instant critique était arrivé. Dans ce stade, il n’y avait plus que deux possibilités : la bonne décision serait prise au bon moment, ou tout échouerait. Mais cette fois-ci, la perte serait définitive.
Première tâche : faire comprendre à Soho qu’il concentre toutes ses forces à recharger ses batteries. Car bien que les panneaux fussent maintenant dans une meilleure position pour capter l’énergie solaire, la quantité ne suffisait pas pour alimenter le système entier. - Le 8 août, Soho avait déjà récupéré assez de puissance pour rassurer les techniciens : la convalescence était dans la bonne voie. Le système travaillait de toutes ses forces, mais ses modules étaient encore beaucoup trop froids pour qu’il retrouve ses anciennes capacités. Le lendemain, toutefois, ils commençaient à se réchauffer, et une petite partie du système avait même atteint des températures quasi normales.
Il était donc temps de se rappeler le moteur dont Soho était équipé. Si on arrivait à le mettre en marche, on aurait toutes les chances de diriger la station doucement dans la bonne direction, jusqu’à ce qu’elle reprenne sa place sur l’orbite du point L1. Mais actuellement, on ne pouvait pas encore compter sur lui. Parce que même s’il n’avait pas souffert, le carburant était sans doute gelé. Toute l’énergie disponible devait donc servir maintenant à réchauffer l’hydrazine.
Le suspense durait trois semaines. Personne ne pouvait être certain que la puissance toujours relativement faible des panneaux solaires - encore loin d’être positionnés comme il fallait - parviendrait à réchauffer le système et à recharger les batteries. Mais le 8 septembre, Soho a enfin émis le message tant attendu : l’opération avait réussi.
Cependant, le plus délicat restait encore à faire. Après avoir récupéré toutes ses forces, le satellite devait maintenant les employer à regagner son ancienne position. Ce 8 septembre, il se posait alors la question si Soho allait réagir aux commandes qu’on lui donnerait et surtout, si son système était encore capable d’exécuter les commandes.
Le 16 septembre, les techniciens avaient obtenu la réponse. A peine reçu les instructions, la station s’était tournée vers le bon côté, et le soir de cette journée mémorable, elle orbitait déjà autour de L1 - comme si de rien n’était.
Début octobre, l’aventure était définitivement terminée. Depuis lors, Soho envoie ses images comme auparavant. Le système s’est remis au travail.
© Anaconda-//, 1998/99
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